Obras Literárias
La mort de Madame Bovary
Gustave FlaubertElle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'écrasait ; et elle repassa par la longue allée, en trébuchant contre les tas de feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-de-loup devant la grille ; elle se cassa les ongles contre la serrure, tant elle se dépêchait pour l'ouvrir. Puis, cent pas plus loin, essoufflée, près de tomber, elle s'arrêta. Et alors, se détournant, elle aperçut encore une fois l'impassible château, avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fenêtres de la façade.
Elle resta perdue de stupeur, et n'ayant plus conscience d'elle-même que par le battement de ses artères, qu'elle croyait entendre s'échapper comme une assourdissante musique qui emplissait la campagne. Le sol sous ses pieds était plus mou qu'une onde, et les sillons lui parurent d'immenses vagues brunes, qui déferlaient. Tout ce qu'il y avait dans sa tête de réminiscences, d'idées, s'échappait à la fois, d'un seul bond, comme les mille pièces d'un feu d'artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leur chambre là bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut peur, et parvint à se ressaisir, d'une manière confuse, il est vrai; car elle ne se rappelait point la cause de son horrible état, c'est-à-dire la question d'argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l'abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l'existence qui s'en va par leur plaie qui saigne.
La nuit tombait, des corneilles volaient.
Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans l'air comme des balles fulminantes en s'aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre sur la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun d'eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent, et ils se rapprochaient, la pénétraient ; tout disparut. Elle reconnut les lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans le brouillard.
Alors sa situation, telle qu'un abîme, se représenta. Elle haletait à se rompre la poitrine. Puis, dans un transport d'héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la côte en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l'allée, les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.
Il n'y avait personne. Elle allait entrer ; mais, au bruit de la sonnette, on pouvait venir ; et, se glissant par la barrière, retenant son haleine, tâtant les murs, elle s'avança jusqu'au seuil de la cuisine, où brûlait une chandelle posée sur le fourneau. Justin, en manches de chemise, emportait un plat.
- Ah ! ils dînent. Attendons.
Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.
- La clef ! celle d'en haut, où sont les...
- Comment ?
Et il la regardait, tout étonné par la pâleur de son visage, qui tranchait en blanc sur le fond noir de la nuit. Elle lui apparut extraordinairement belle, et majestueuse comme un fantôme ; sans comprendre ce qu'elle voulait, il pressentait quelque chose de terrible.
Mais elle reprit vivement, à voix basse, d'une voix douce, dissolvante :
- Je la veux ! donne-la-moi.
Comme la cloison était mince, on entendait le cliquetis des fourchettes sur les assiettes dans la salle à manger.
Elle prétendit avoir besoin de tuer les rats qui l'empêchaient de dormir.
- Il faudrait que j'avertisse monsieur.
- Non ! reste !
Puis, d'un air indifférent :
- Eh ! ce n'est pas la peine, je lui dirai tantôt. Allons, éclaire.moi !
Elle entra dans le corridor ou s'ouvrait la porte du laboratoire. Il y avait contre la muraille une clef étiquetée capharnaüm..
- Justin ! cria l'apothicaire, qui s'impatientait.
- Montons !
Et il la suivit.
La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la troisième tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main, et, la retirant pleine d'une poudre blanche, elle se mit à manger à même.
- Arrêtez ! s'écria-t-il en se jetant sur elle.
- Tais-toi ! on viendrait...
Il se désespérait, voulait appeler.
- N'en dis rien, tout retomberait sur ton maître !
Puis elle s'en retourna subitement apaisée, et presque dans la sérénité d'un devoir accompli.
Quand Charles, bouleversé par la nouvelle de la saisie, était rentré à la maison, Emma venait d'en sortir. Il cria, pleura, s'évanouit, mais elle ne revint pas. Où pouvait-elle être ? Il envoya Félicité chez Homais, chez M. Tuvache, chez Lheureux, au Lion d'or, partout ; et, dans les intermittences de son angoisse, il voyait sa considération anéantie, leur fortune perdue, l'avenir de Berthe brisé ! Par quelle cause ?... pas un mot ! Il attendit jusqu'à six heures du soir. Enfin, n'y pouvant plus tenir, et imaginant qu'elle était partie pour Rouen, il alla sur la grande route, fit une demi-lieue, ne rencontra personne, attendit encore et s'en revint.
Elle était rentrée.
- Qu'y avait-il ?... Pourquoi ?... Explique-moi !...
Elle s'assit à son secrétaire, et écrivit une lettre qu'elle cacheta lentement, ajoutant la date du jour et l'heure. Puis elle dit d'un ton solennel :
- Tu la lires demain ; d'ici là, je t'en prie, ne m'adresse pas une seule question !... Non, pas une !
- Mais...
- Oh! laisse-moi !
Et elle se coucha tout du long sur son lit.
Une saveur âcre qu'elle sentait dans sa bouche la réveilla. Elle entrevit Charles et referma les yeux.
Elle s'épiait curieusement, pour discerner si elle ne soufrait pas. Mais non rien encore. Elle entendait le battement de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout près de sa couche, qui respirait.
- Ah ! c'est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle ; je vais m'endormir, et tout sera fini !
Elle but une gorgée d'eau et se tourna vers la muraille.
Cet affreux goût d'encre continuait.
- J'ai soif !... oh ! j'ai bien soif ! soupira-t-elle.
- Qu'as-tu donc ? dit Charles, qui lui tendit un verre.
- Ce n'est rien!... Ouvre la fenêtre..., j'étouffe !
Et elle fut prise d'une nausée si soudaine, qu'elle eut à peine le temps de saisir son mouchoir sous l'oreiller.
- Enlève-le ! dit-elle vivement ; jette-le !
Il la questionna ; elle ne répondit pas. Elle se tenait immobile, de peur que la moindre émotion ne la fit vomir. Cependant, elle sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu'au coeur.
- Ah ! voilà que ça commence ! murmura-t-elle.
- Que dis-tu ?
Elle roulait sa tête avec un geste doux pleine d'angoisse, et tout en ouvrant continuellement les mâchoires, comme si elle eût porté sur sa langue quelque chose de très lourd. A huit heures, les vomissements reparurent.
Charles observa qu'il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier blanc, attaché aux parois de la porcelaine.
- C'est extraordinaire ! c'est singulier ! répéta-t-il.
Mais elle dit d'une voix forte :
- Non, tu te trompes !
Alors, délicatement et presque en la caressant, il lui passa la main sur l'estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout effrayé.
Puis elle se mit à geindre, faiblement d'abord. Un grand frisson lui secouait les épaules, et elle devenait plus pâle que le drap où s'enfonçaient ses doigts crispés. Son pouls inégal était presque insensible maintenant.
Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui semblait comme figée dans l'exhalaison d'une vapeur métallique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour d'elle, et à toutes les questions elle ne répondait qu'en hochant la tête; même elle sourit deux ou trois fois. Peu à peu, ses gémissements furent plus forts. Un hurlement sourd lui échappa ; elle prétendit qu'elle allait mieux et qu'elle se lèverait tout à l'heure. Mais les convulsions la saisirent ; elle s'écria :
- Ah! c'est atroce, mon Dieu !
Il se jeta à genoux contre son lit.
- Parle ! qu'as-tu mangé ? Réponds, au nom du ciel!
Et il la regardait avec des yeux d'une tendresse comme elle n'en avait jamais vu.
- Eh bien, là..., là !... dit-elle d'une voix défaillante.
Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut : Qu'on n'accuse personne... Il s'arrêta, se passa la main sur les yeux, et relut encore.
- Comment!... Au secours ! à moi!
Et il ne pouvait que répéter ce mot: « Empoisonnée ! empoisonnée ! » Félicité courut chez Homais, qui l'exclama sur la place ; Mme Lefrançois l'entendit au Lion d'or; quelques-uns se levèrent pour l'apprendre à leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil.
Éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s'arrachait les cheveux, et jamais le pharmacien n'avait cru qu'il pût y avoir de si épouvantable spectacle.
Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur Larivière. Il perdait la tête ; il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit à Neufchâtel, et Justin talonna si fort le cheval de Bovary, qu'il le laissa dans la côte du bois Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé.
Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ; il n'y voyait pas, les lignes dansaient.
- Du calme ! dit l'apothicaire. Il s'agit seulement d'administrer quelque puissant antidote. Quel est le poison ?
Charles montra la lettre. C'était de l'arsenic.
- Eh bien, reprit Homais, il faudrait en faire l'analyse.
Car il savait qu'il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse ; et l'autre, qui ne comprenait pas, répondit :
- Ah! faites ! faites ! sauvez-la...
Puis, revenu près d'elle, il s'affaissa par terre sur le tapis, et il restait la tête appuyée contre le bord de sa couche, à sangloter.
- Ne pleure pas ! lui dit-elle. Bientôt je ne te tourmenterai plus !
- Pourquoi ? Qui t'a forcée?
Elle répliqua :
- Il le fallait, mon ami.
- N'étais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J'ai fait tout ce que j'ai pu pourtant !
- Oui..., c'est ainsi..., tu es bon, toi !
Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse ; il sentait tout son être s'écrouler de désespoir à l'idée qu'il fallait la perdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus d'amour que jamais ; et il ne trouvait rien ; il ne savait pas, il n'osait, l'urgence d'une résolution immédiate achevant de le bouleverser.
Elle en avait fini, songeait-elle, avec toutes les trahisons, les bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne haïssait personne, maintenant ; une confusion de crépuscule s'abattait en sa pensée, et de tous les bruits de la terre Emma n'entendait plus que l'intermittente lamentation de ce pauvre coeur, douce et indistincte, comme le dernier écho d'une symphonie qui s'éloigne.
- Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude.
- Tu n'es pas plus mal, n'est-ce pas ? demanda Charles.
- Non ! non !
L'enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise de nuit, d'où sortirent ses pieds nus, sérieuse et presque rêvant encore. Elle considérait avec étonnement la chambre tout en désordre, et clignait des yeux, éblouie par les flambeaux qui brûlaient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans doute les matins du jour de l'an ou de la mi-carême, quand, ainsi réveillée de bonne heure à la clarté des bougies, elle venait dans le lit de sa mère pour y recevoir ses étrennes, car elle se mit à dire :
- Où est-ce donc, maman ?
Et comme tout le monde se taisait :
- Mais je ne vois pas mon petit soulier !
Félicité la penchait vers le lit, tandis qu'elle regardait toujours du côté de la cheminée.
- Est-ce nourrice qui l'aurait pris ? demanda-t-elle.
Et, à ce nom, qui la reportait dans le souvenir de ses adultères et de ses calamités, Mme Bovary détourna sa tête, comme au dégoût d'un autre poison plus fort qui lui remontait à la bouche. Berthe, cependant, restait posée sur le lit.
- Oh ! comme tu as de grands yeux, maman ! comme tu es pâle, comme tu sues !...
Sa mère la regardait.
- J'ai peur ! dit la petite en se reculant.
Emma prit sa main pour la baiser; elle se débattait.
- Assez ! qu'on l'emmène, s'écria Charles, qui sanglotait dans l'alcôve.
Puis les symptômes s'arrêtèrent un moment ; elle paraissait moins agitée ; et, à chaque parole insignifiante, à chaque souffle de sa poitrine un peu plus calme, il reprenait espoir. Enfin, lorsque Canivet entra, il se jeta dans ses bras en pleurant.
- Ah ! c'est vous ! merci ! vous êtes béni mais tout va mieux. Tenez, regardez-la...
Le confrère ne fut nullement de cette opinion, et, n'y allant pas, comme il le disait lui-même, par quatre chemins, il prescrivit de l'émétique, afin de dégager complètement l'estomac.
Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrèrent davantage. Elle avait les membres crispés, le corps couvert de taches brunes, et son pouls glissait sous les doigts comme un fil tendu, comme une corde de harpe près de se rompre.
Puis elle se mettait à crier, horriblement. Elle maudissait le poison, l'invectivait, le suppliait de se hâter, et repoussait de ses bras roidis tout ce que Charles, plus agonisant qu'elle, s'efforçait de lui faire boire. Il était debout, son mouchoir sur les lèvres, râlant, pleurant, et suffoqué par des sanglots qui le secouaient jusqu'aux talons ; Félicité courait ça et là dans la chambre ; Homais, immobile, poussait de gros soupirs, et M. Canivet, gardant toujours son aplomb, commençait néanmoins à se sentir troublé.
- Diable !... cependant... elle est purgée, et, du moment que la cause cesse...
- L'effet doit cesser, dit Homais ; c'est évident.
- Mais sauvez-la ! exclamait Bovary.
Aussi, sans écouter le pharmacien, qui hasardait encore cette hypothèse : « C'est peut-être un paroxysme salutaire », Canivet allait administrer de la thériaque, lorsqu'on entendit le claquement d'un fouet ; toutes les vitres frémirent, et une berline de poste qu'enlevaient à plein poitrail trois chevaux crottés jusqu'aux oreilles, débusqua d'un bond au coin des halles. C'était le docteur Larivière.
L'apparition d'un dieu n'eût pas causé plus d'émoi. Bovary leva les mains, Canivet s'arrêta court et Homais retira son bonnet grec bien avant que le docteur fût entré.
Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du tablier de Bichat, à cette génération, maintenant disparue, de praticiens philosophes qui, chérissant leur art d'un amour fanatique, l'exerçaient avec exaltation et sagacité ! Tout tremblait dans son hôpital quand il se mettait en colère, et ses élèves le vénéraient si bien, qu'ils s'efforçaient, à peine établis, de l'imiter le plus possible ; de sorte que l'on retrouvait sur eux, par les villes d'alentour, sa longue douillette de mérinos et son large habit noir, dont les parements déboutonnés couvraient un peu ses mains charnues, de fort belles mains, et qui n'avaient jamais de gants, comme pour être plus promptes à plonger dans les misères. Dédaigneux des croix, des titres et des académies, hospitalier, libéral, paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans y croire, il eût presque passé pour un saint si la finesse de son esprit ne l'eût fait craindre comme un démon. Son regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans l'âme et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire que donnent la conscience d'un grand talent, de la fortune, et quarante ans d'une existence laborieuse et irréprochable.
Il fronça les sourcils dès la porte, en apercevant la face cadavéreuse d'Emma, étendue sur le dos, la bouche ouverte. Puis, tout en ayant l'air d'écouter Canivet, il se passait l'index sous les narines et répétait:
- C'est bien, c'est bien.
Mais il fit un geste lent des épaules. Bovary l'observa : ils se regardèrent ; et cet homme, si habitué pourtant à l'aspect des douleurs, ne put retenir une larme qui tomba sur son jabot.
Il voulut emmener Canivet dans la pièce voisine. Charles le suivit.
- Elle est bien mal, n'est-ce pas ? Si l'on posait des sinapismes ? je ne sais quoi ! Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tant sauvé !
Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il le contemplait d'une manière effarée, suppliante, à demi pâmé contre sa poitrine.
- Allons, mon pauvre garçon, du courage ! Il n'y a plus rien à faire.
Et le docteur Larivière se détourna.
- Vous partez ?
- Je vais revenir.
Il sortit comme pour donner un ordre au postillon, avec le sieur Canivet, qui ne se souciait pas non plus de voir Emma mourir entre ses mains.
Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait, par tempérament, se séparer des gens célèbres. Aussi conjura-t-il M. Larivière de lui faire cet insigne honneur d'accepter à déjeuner.
On envoya bien vite prendre des pigeons au Lion d'or, tout ce qu'il y avait de côtelettes à la boucherie, de la crème chez Tuvache, des oeufs chez Lestiboudois, et l'apothicaire aidait lui-même aux préparatifs, tandis que Mme Homais disait, en tirant les cordons de sa camisole :
- Vous ferez excuse, monsieur ; car dans notre malheureux pays, du moment qu'on n'est pas prévenu la veille...
- Les verres à patte ! ! ! souffla Homais.
- Au moins, si nous étions à la ville, nous aurions la ressource des pieds farcis.
- Tais-toi !... A table, docteur ! Il jugea bon, après les premiers morceaux, de fournir quelques détails sur la catastrophe :
- Nous ayons eu d'abord un sentiment de siccité au pharynx, puis des douleurs intolérables à l'épigastre, superpurgation, coma.
- Comment s'est-elle donc empoisonnée ?
- Je l'ignore, docteur, et même je ne sais pas trop où elle a pu se procurer cet acide arsénieux.
Justin, qui apportait alors une pile d'assiettes, fut saisi d'un tremblement.
- Qu'as-tu ? dit le pharmacien.
Le jeune homme, à cette question, laissa tout tomber par terre, avec un grand fracas.
- Imbécile ! s'écria Homais, maladroit ! lourdaud ! fichu âne !
Mais, soudain, se maîtrisant:
- J'ai voulu, docteur, tenter une analyse, et primo, j'ai délicatement introduit dans un tube...
- Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire vos doigts dans la gorge.
Son confrère se taisait, ayant tout à l'heure reçu confidentiellement une forte semonce à propos de son émétique, de sorte que ce bon Canivet, si arrogant et verbeux lors du pied-bot, était très modeste aujourd'hui; il souriait sans discontinuer, d'une manière approbative.
Homais s'épanouissait dans son orgueil d'amphitryon, et l'affligeante idée de Bovary contribuait vaguement à son plaisir, par un retour égoïste qu'il faisait sur lui-même. Puis la présence du Docteur le transportait. Il étalait son érudition, il citait pèle-mêle les cantharides, l'upas, le mancenillier, la vipère.
- Et même j'ai lu que différentes personnes s'étaient trouvées intoxiquées, docteur, et comme foudroyées par des boudins qui avaient subi une trop véhémente fumigation ! Du moins, c'était dans un fort beau rapport, composé par une de nos sommités pharmaceutiques, un de nos maîtres, l'illustre Cadet de Gassicourt !
Mme Homais réapparut, portant une de ces vacillantes machines que l'on chauffe avec de l'esprit-de-vin ; car Homais tenait à faire son café sur la table, l'ayant d'ailleurs torréfié lui-même, porphyrisé lui-même, mixtionné lui-même.
- Saccharum, docteur, dit-il en offrant du sucre.
Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux d'avoir l'avis du chirurgien sur leur constitution.
Enfin, M. Larivière allait partir, quand Mme Homais lui demanda une consultation pour son mari. Il s'épaississait le sang à s'endormir chaque soir après le dîner.
- Oh! ce n'est pas le sens qui le gêne.
Et, souriant un peu de ce calembour inaperçu, le docteur ouvrit la porte. Mais la pharmacie regorgeait de monde ; et il eut grand peine à pouvoir se débarrasser du sieur Tuvache, qui redoutait pour son épouse une fluxion de poitrine, parce qu'elle avait coutume de cracher dans les cendres ; puis de M. Binet, qui éprouvait parfois des fringales, et de Mme Caron, qui avait des picotements ; de Lheureux, qui avait des vertiges ; de Lestiboudois, qui avait un rhumatisme ; de Mme Lefrançois, qui avait des aigreurs. Enfin les trois chevaux détalèrent, et l'on trouva généralement qu'il n'avait point montré de complaisance.
L'attention publique fut distraite par l'approbation de M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes huiles.
Homais, comme il le devait à ses principes, compara les prêtres à des corbeaux qu'attire l'odeur des morts ; la vue d'un ecclésiastique lui était personnellement désagréable, car la soutane le faisait rêver au linceul, et il exécrait l'une un peu par épouvante de l'autre.
Néanmoins, ne reculant pas devant ce qu'il appelait sa mission, il retourna chez Bovary en compagnie de Canivet, que M. Larivière, avant de partir, avait engagé fortement à cette démarche ; et même, sans les représentations de sa femme, il eût emmené avec lui ses deux fils, afin de les accoutumer aux fortes circonstances, pour que ce fût une leçon, un exemple, un tableau solennel qui leur restât plus tard dans la tête.
La chambre, quand ils entrèrent, était toute pleine d'une solennité lugubre. Il y avait sur la table à ouvrage, recouverte d'une serviette blanche, cinq ou six petites boules de coton dans un plat d'argent, près d'un gros crucifix, entre deux chandeliers qui brûlaient. Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrit démesurément les paupières ; et ses pauvres mains se traînaient sur les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir déjà se recouvrir du suaire. Pâle comme une statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait en face d'elle, au pied du lit, tandis que le prêtre, appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses.
Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à voir tout à coup l'étole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement extraordinaire la volupté perdue de ses premiers élancements mystiques, avec des visions de béatitude éternelle qui commençaient.
Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle eût jamais donné. Ensuite, il récita le Misereatur et l'Indulgentiam, trempa son pouce droit dans l'huile et commença les onctions : d'abord sur les yeux, qui avaient tant convoité toutes les somptuosités terrestres; puis sur les narines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge, qui avait gémi d'orgueil et crié dans la luxure ; puis sur les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.
Le curé s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempés d'huile, et revint s'asseoir près de la moribonde pour lui dire qu'elle devait à présent joindre ses souffrances à celles de Jésus-Christ et s'abandonner à la miséricorde divine.
En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un cierge bénit, symbole des gloires célestes dont elle allait tout à l'heure être environnée. Emma, trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombé à terre.
Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme si le sacrement l'eut guérie.
Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation ; il expliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des personnes lorsqu'il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la communion.
- Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.
En effet, elle regarda tout autour d'elle, lentement, comme quelqu'un qui se réveille d'un songe ; puis, d'une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque temps, jusqu'au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l'oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s'éteignent, à la croire déjà morte, sans l'effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux comme si l'âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s'agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s'était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l'appartement. Charles était de l'autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant à chaque battement de son coeur, comme au contrecoup d'une ruine qui tombe. A mesure que le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.
Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d'un bâton ; et une voix s'éleva, une voix rauque, qui chantait :
Souvent la chaleur d'un beau jour
fait rêver fillette à l'amour.
Emma se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.
Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne
Ma Nanette va s'inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.
- L'Aveugle ! s'écria-t-elle.
Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.
Il souffla bien fort ce jour-là
Et le jupon court s'envola
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus.
~~~~
La Gina est une Gênoise mariée à un Milanais, et qui demeure à Milan. Si quelqu'un de vous la reconnaît à quelque détail de cette aventure, je le prie de ne pas la nommer et de lui garder le secret, sans quoi je ne continuerai point mon récit.
Le mari de la Gina... je ne puis, par discrétion, donner ni le nom, ni la qualité, ni la demeure, ni le titre, ni indiquer la fortune de cet homme fortuné, à cause de votre perspicacité ; mais je vous engage ma foi qu'il demeure entre porta Orientale et porta Romana, qu'il est entre chambellan et garde-noble, entre comte et marquis, que son nom est entre O et I, qu'il est entre le célibat et le mariage, comme tout grand seigneur doit être après sept ans de mariage, et qu'il sue sang et eau à ne rien faire. Si ses traits caractéristiques vont à trop de Milanais, la faute en est à l'Italie et non à moi. Donc nous l'appellerons le mari de la Gina, car il a ce malheur que l'on parle beaucoup plus de sa femme que de lui. Le fait est que jamais personne à Milan ne l'a rencontré chez sa femme à des heures indues, qu'il la tourmente si peu qu'elle va seule au Corso et qu'il y va lui de son côté si clandestinement qu'un soir étant avec la Gina, je lui demandai qui elle saluait si familièrement. Elle me répondit : ce n'est rien, c'est mon mari. Comme j'étais au beau milieu de l'aventure, cette parole me fit beaucoup rêver, j'avais dîné sept ou huit fois chez elle et n'avais jamais vu son mari.
La Gina devant être pour vous ce qu'elle fut pour bien du monde, jusqu'à ces jours derniers, une charade sans mot, il convient de la faire poser devant vous dans toutes ses conditions d'énigme.
Quelques personnes disent que la Gina n'a ni esprit, ni instruction, mais je voudrais savoir comme une personne instruite et spirituelle se serait comportée à sa place.
La Gina, quoique élevée dans une grande famille gênoise, est sans aucune espèce d'instruction, et peut-être est-ce parce qu'elle appartient à cette famille qu'elle n'est pas instruite ; elle a peu d'esprit et de goût pour les arts ; mais elle rachète ces légers défauts par une beauté qui a toujours raison. C'est un adorable mélange de la beauté lombarde et de la beauté espagnole. Son front et son visage ont une coupe noble et régulière sans aucune sécheresse, elle a les reins souples et cambrés, puis ce qui est le signe le plus évident d'une race noble et supérieure, ses cheveux sont longs et fins ; et quand le coëffeur les relève, il faut pour obtenir au-dessus du col cette ligne nette et pure à laquelle les femmes tiennent tant, qu'il en sépare quelques bouquets rebelles qui doivent être réunis en une petite natte, tant ils sont naturellement frisés. Toute femme à qui vous verrez cette petite queue perdue dans les flots ondoyants d'une riche chevelure est douée d'une violence de sentiment, et d'une supériorité d'âme qui fait excuser son ignorance, elle sait être femme et voilà la vraie science.
Quoique d'un pays où les femmes sont brunes, la Gina a la peau d'un grain fin et poli, rayée de ces mille rayes qui accusent un tissu d'une excessive délicatesse et où la lumière se fixe pour en rejaillir et fasciner les regards, ce n'est pas une blancheur lactée, mais la blancheur constellée de la plus vive étoile.
Je vous jure qu'une femme dont le front est aussi haut et aussi large est souvent dispensée de répondre, car en inclinant la tête, elle remue les coeurs, ce qui est un plus grand acte de puissance que de remuer les mondes comme Jupiter, aussi, ne fus-je pas étonné quand je rencontrai des gens qui me dirent qu'elle était très-spirituelle.
Elle a le parler lent comme la démarche, ce qui est un autre signe de noblesse, il n'y a que les couturières qui soient affairées, il n'y a que les modistes qui aient le pied leste. Elle reste peut-être un peu trop collée au fond de son fauteuil et résout toutes les difficultés qui se présentent, comme elle salue ceux qui arrivent, par une petite inclination de tête assez gracieuse ou par un mouvement de ses doigts qu'elle tient presque toujours à la hauteur de son corsage et à l'orient de sa bouche close en jouant avec quelques ustensiles de son métier de femme, car elle a les plus belles mains du monde et par compensation elle cache ses pieds qui sont peut-être un peu trop grands pour une si petite bouche et pour un coup-de-pied aussi sec et bien détaché. La bonté de Dieu se reconnaît dans cette lenteur. Que devenait-elle si cette femme eût été vive, spirituelle et passionnée.
Après avoir donné deux enfants à la maison de son mari, la Gina se dit sans doute qu'il était temps de penser à elle, et en voyant je ne sais quel ballet, elle se résolut à faire parler de sa vertu, il lui sembla qu'elle était depuis six ans, vertueuse sans profit, ce qui est la plus mauvaise vertu du monde, car qu'est une vertu qui ne rapporte rien ? Il y a des calomniateurs qui appellent cette situation-là s'ennuyer. Gina fut encouragée dans ses idées par la vue d'un jeune homme de Milan avec lequel je me liai beaucoup en sorte que je devins son confident et fus mis au fait de toutes les difficultés qui rendent cette aventure singulière.
Le jeune homme a nom Grégorio et il est marquis, il a beaucoup voyagé en France et en Angleterre, et peut-être est-ce à cause de son séjour à Londres et à Paris que Gina se décida pour lui, en pensant qu'il n'y aurait plus de choses à apprendre de lui que de tout autre Milanais.
Gina descend d'une ancienne maison souveraine et elle crut pouvoir imiter les reines en commençant la première à lui adresser un regard plein de tendres invitations. Comme le ballet tirait à sa fin, Grégorio qui revenait d'Angleterre où les femmes ne regardent jamais leurs amants, crut qu'elle voulait savoir si son domestique était là, et il eut l'esprit d'ouvrir la porte de la loge, parce qu'il avait appris en France à deviner les moindres désirs d'une femme. Gina n'est ni légère, ni pointilleuse, elle peut ne pas avoir autant d'esprit qu'on lui en prête, mais elle a une grande âme et une excessive timidité, ce qui va presque toujours ensemble. Elle comprit que si elle faisait voir à Grégorio son erreur, elle se compromettrait beaucoup et par fierté elle lui fit un compliment sur sa perspicacité, fruit de ses voyages à l'étranger. La flatterie eut plus de puissance que le désir. Peut-être mon ami Grégorio a-t-il plus de vanité que de coeur entre nous soit dit, quelques-uns de ses amis le croient, mais non moi parce que je suis plus que son ami. Là-dessus, Gina fit de belles phrases sur le bonheur d'être comprise et y ajouta des oeillades qui eurent plus de succès. Il alla le lendemain entre deux heures et quatre heures chez la Gina, et comme il y alla tous les jours depuis, il passa pour faire la cour à la Gina, ce qui fut glorieux pour lui, la Gina donnant lieu pour la première fois à de tels propos.
Ne croyez pas que Gina manquât en quoi que ce soit aux conditions les plus sévères de la vertu. Cette femme avait été piquée d'avoir entendu attribuer sa vertu à son isolement, et elle voulait un amant pour prouver à tout Milan qu'elle était capable d'être vertueuse à côté de l'amour.
Aussi depuis ce moment parle-t-on beaucoup de sa beauté, de son esprit, et de sa vertu, les trois conditions théologales de la femme.
Grégorio se trouva bientôt dans une singulière position ; il était plus favorisé par Gina quand il y avait du monde que quand il était seul avec elle, et cette conduite est une des plus grandes cruautés que peuvent se permettre les femmes vertueuses car les femmes ne sont pas si hardies quand elles ont quelque chose à se reprocher.
L'aventure en était là, quand je parus sur la scène, et quoique tout le monde à Milan me contât que Grégorio était l'amant heureux de la Gina, lorsque j'eus le bonheur de voir ce phénix dans son nid, c'est-à-dire chez elle, ne se faisant aucun scrupule de regarder avec attendrissement Grégorio, j'offris de parier que ce pauvre garçon ne l'avait pas même amenée au bord de ce que les femmes appellent le précipice. Grégorio qui est la plus charmante nature de jeune homme qui soit à l'entour du duômo, avoua son malheureux bonheur et comme il m'avait fait gagner mon pari, je lui jurai de l'aider de toute ma science. A nous deux nous l'aurons peut-être ? me dit-il avec cette gracieuse ingénuité qui le distingue. Le premier point et le plus important était de savoir non si Gina aimait Grégorio, mais si elle le désirait, et j'eus pleine satisfaction à cet égard. Son beau bras potelé tremblait dans sa manche de gaze au théâtre quand elle l'apercevait tournant autour du parterre comme un lion cherchant sa proie. Notez ceci.
L'aimait-elle ? Pour le savoir, je résolus de casser la jambe à Grégorio, et le lendemain j'allai d'un air dolent chez elle, et comme elle aimait les amis de Grégorio, elle me demanda ce que j'avais : - Vous ne savez pas ; ce pauvre Grégorio vient de tomber de cheval et de se casser la jambe...
Elle ne se trouva pas mal, non ! elle pâlit, elle sonna sa femme de chambre et demanda un schall et son chapeau, elle se précipita hors de son salon et rencontra l'heureux Grégorio qui venait sur ses deux grandes et belles jambes que vous lui connaissez.
La Gina se retourna royalement vers moi, je m'inclinai jusqu'à terre et lui dis à l'oreille : - C'était pour savoir ce qu'il ne sait pas... combien vous l'aimez ! Elle retomba pâmée sur son divan, et se trouva mal de plaisir. Si Grégorio ne perdit pas sa jambe, il perdit bien certainement la tête, et il cassa deux cordons de sonnette et il était dans son droit, car on ne peut pas faire de dégât plus considérable, il faut s'en prendre à quelque chose.
- Tu es aimé, désiré, va ton train, mon ami... Mais je ne suis pas la sonnette, lui dis-je en craignant qu'il ne me brisât, en m'embrassant, quand je lui racontai le succès de mes deux premières expériences sur ces deux points.
Et il me promit d'aller en avant, mais je vous jure qu'il alla en arrière.
La Gina, le lendemain, me regarda comme un être souverainement dangereux, et me fit entendre par sa froideur qu'elle avait assez de la compagnie d'un homme qui se mêlait de ses petites affaires, mais elle me trouva d'une surdité désespérante, et comme elle devina que j'étais pour quelque chose dans l'audace de Grégorio, elle se vengea sur l'infortuné Grégorio, et c'est ici que commence la série des caprices de la Gina. Vous verrez que jamais renard poursuivi par des chevaux anglais ne déploya plus de ruses et ne fit preuve de plus d'agilité que Gina fuyant le bonheur.
Quand mon pauvre Grégorio l'amenait au bord du précipice c'est-à-dire au bord du divan, théâtre de la guerre, elle se plaignait du trop vif parfum que portait Grégorio. Grégorio parcourait l'échelle des odeurs, sans trouver celle qui plaisait à Gina et il finit par venir au naturel, et Gina n'eut plus rien à dire.
Mais les ruses de la femme sont aussi nombreuses que ses cheveux. Quand mon pauvre Grégorio allait lui parler d'amour, ce qui arrivait au moment où le dernier visiteur sortait, elle le prévenait toujours en le chargeant d'une commission extrêmement pressée ; c'était de la laine pour son canevas, des aiguilles à faire une bourse qu'elle lui destinait, et il est certain qu'elle pensait la veille au prétexte à prendre le lendemain et elle y pensait si bien qu'elle déployait les grâces les plus séduisantes de la femme pour faire croire à G.[régorio] qu'elle regardait l'exécution de ses caprices comme des preuves d'amour qui l'avançaient beaucoup dans son coeur, tandis qu'il était comme ce pauvre insecte qu'un enfant malicieux fait grimper d'un doigt sur l'autre pour lui faire croire qu'il monte.
Grégorio, enhardi par tant de services, osait la saisir et la presser sur son coeur, et alors la Gina lui disait d'une voix émue qu'elle était trop délicate pour supporter de telles privautés.
Cette stupide excuse engendrait mille disputes et reproches qui la mettaient en larmes, et ce faible amant attendri la laissait au fond de sa bergère sans s'expliquer la faiblesse d'une femme si forte.
Quand le mobilier eut fourni sa quote-part de raisons, elle fit avancer la garde impériale des femmes, la santé. Mais plus elle se disait mal, mieux elle allait, et le pauvre Grégorio était lui sur les dents, rompu, brisé, fourbu, comme un cheval de chirurgien de village.
- Mon ami, lui dis-je, je t'ai promis mon concours, je ne t'abandonnerai pas, même au milieu de cette forêt vierge où nous voilà égarés. Il faut inviter à dîner son mari et le consulter. Nous dînâmes à l'Isola Bella avec le mari de la Gina, et je vous déclare que moi qui connais beaucoup de choses, je n'ai rien vu de comparable à la fatuité de ce mari, il appelait les rayons de Moïse sur sa tête tant il était insolent dans sa confiance. Je le vois encore... mais voici le compte de l'aubergiste :
| [lires] | |
| Pain............................................... | 3 |
| Suppa francèse............................. | 2 |
| Filet de boeuf................................ | 5 |
| Esturgeon aux petits pois.............. | 15 |
| Poulet à la reine............................ | 5 |
| Asperges....................................... | 6 |
| Macaroni....................................... | 3 |
| Vin de Bordeaux........................... | 48 |
| Champagne.................................. | 48 |
| Xérès............................................ | 20 |
qui vous fera comprendre pourquoi il était renversé sur sa chaise en Don Juan qui attend le commandeur, ses deux pouces passés dans chaque bretelle, à l'aisselle, comme un Anglais qui veut se donner l'air de penser, et le visage souriant comme une danseuse qui achève sa pirouette.
- Ma femme ! je suis sûr d'elle... Est-ce que jamais je l'ai tyrannisée, ne fait-elle pas tout ce qu'elle veut ! Quand m'avez-vous vu chez elle, auprès d'elle... Ah ! Ah ! c'est que je n'ai pas besoin d'être vu... Ah ! Ah ! je puis aller à Paris et la laisser à Milan, avec son gingino que voilà, dit-il en montrant Grégorio, dont les yeux devenaient grands comme des soucoupes.
Enfin, il nous dit autant de raisons qu'il y a de statues sur le dôme, et je fus étourdi comme si je voyais les statues du dôme, tant il rendait de feu, éblouissant de candeur marmoréenne.
Le mari de Gina avait bu, à nos frais, deux bouteilles de vin de Bordeaux, une bouteille de vin de Champagne, une demie de Xérès, il était gris et nous ne savions rien si ce n'est que la Gina devait être respectée comme si elle avait les neiges de cent hivers sur la tête.
Le mari de la Gina partit pour Paris, huit jours après, et le surlendemain de son départ, Grégorio pour la première fois fut d'une remarquable témérité ; il ne se contenta pas de baiser les belles mains qui lui étaient abandonnées depuis longtemps, il dit enfin à la Gina d'un air de Spartacus :
- Si vous me dites non, je pars...
- Partez, lui dit la Gina, mais sachez que nul homme n'est aimé autant que vous par la pauvre Gina. Mais pour que Gina fasse ce que vous voulez, il faut que vous fassiez aussi ce qu'elle veut...
- Et que voulez-vous, adorable Gina, dit Grégorio, transporté d'amour et fanatisé par cet air royal et majestueux de Gina qui était belle comme une femme est belle quand elle aime.
- Un chien de la race des chiens de Charles II et je ne veux pas d'erreur. Allez m'en chercher un à Londres, car je veux en avoir un sur le devant de ma voiture au Corso du prochain mois de mai.
Grégorio passa la nuit à pleurer à chaudes larmes, mais il partit, car il ne s'éleva aucune difficulté sur sa permission de voyager quand on sut pour quel motif.
- Adieu, mon ami, lui dis-je, je vais surveiller Gina et ferai causer son chien !
Il part, dans ce joli coupé de voyage que vous lui connaissez, et croyait avec bonne foi que Gina voulait un chien, moi j'étais sûr qu'elle voulait autre chose et le combat commença dès lors entre Gina et votre serviteur.
S. G.
Je ne sais rien de plus piquant que d'être l'adversaire d'une belle femme, sans que la lutte établie à propos d'amour ait l'amour pour objet. Telle était ma situation avec Gina. Sans son amant et sans son mari, seule chez elle, elle allait être la proie de mes expériences, car il faut avouer que dans les circonstances où elle était, jamais Italienne ne se serait conduite comme elle, et l'énigme me paraissait insoluble.
La première fois que je vins chez elle fut naturellement le lendemain du départ du comte Grégorio, je m'attendais à une réception froide, mais la Gina fut très affectueuse, quoique triste.
- Je vous pardonne, dit-elle, le mal que vous avez fait sans le vouloir, l'amitié que vous avez pour Grégorio vous guidait, et cela me suffit ; d'ailleurs, peut-être tout est-il allé pour le mieux.
Elle parlait d'un air mystérieux, comme une femme près d'accoucher, qui ne sait si ses couches seront heureuses et qui craint d'y rester.
Ce ne sera pas avec moi, chère Gina, pensais-je, que tu dirigeras l'artillerie de tes caprices, car si j'admire ta beauté, je me défie de toi comme de la chatte la plus rusée qui soit née sur une gouttière de couvent.
- Est-ce donc moi, lui dis-je, qui ai la manie des chiens anglais ?
- Quoique je ne sache pas grand'chose, répondit-elle en souriant, comme une femme qui possède la science des sciences, l'art de plaire, et à qui toutes les autres sont inutiles, je sais reconnaître le mérite là où il est, et je crois que vous vous souciez du chien après lequel court mon adorable Grégorio, juste autant que moi, c'est-à-dire qu'en ce moment ce chien m'est parfaitement indifférent, et que quand mon ami l'aura mis ici, ce sera pour moi l'une des créatures les plus intéressantes de Milan, oui, je l'aimerai bien mieux que mon amie la marquise Nina, car ce chien n'aboyera jamais après moi... je crois.
- Mais en ce moment, il vous accuse étrangement.
- Pourvu, dit-elle, que je puisse en jouir, car alors je reverrai Grégorio.
- Vous êtes plus sombre que vous ne devez l'être après le départ d'un homme que vous avez renvoyé volontairement.
- Volontairement ! dit-elle, en levant ses yeux vers la voûte d'azur où dansaient de belles nymphes au bain. Volontairement, reprit-elle d'un ton amer, quand je crains de ne jamais le revoir, de mourir sans l'avoir là près de moi. Vous ne connaissez pas le prix d'un jeune homme comme Grégorio, il aime, mon cher Georges, et les hommes aimants sont rares, il n'a jamais murmuré quand mes caprices le flagellaient, il est d'une tendresse irréprochable, d'un dévouement absolu. Comme il est parti ! Quel regard il m'a jeté !
- Vous le voulez, a-t-il dit, et il m'a baisé les mains, il eût été de même à la mort, si je le lui avais demandé.
- Gina, vos caprices sont donc des épreuves ?
- Il me plaît que vous le croyiez, prenez-moi pour une sotte, pour une femme stupide, et n'en parlons plus.
- Il y a certes un secret là-dessous, et vous savez que je le découvrirai...
- Jamais, dit-elle, avec une profonde terreur.
Je m'en allai dévoré de curiosité, me demandant quelle raison pouvait justifier une défense aussi désespérée chez une belle femme qui aimait et qui était aimée. La douleur que lui causait le départ de Grégorio fut d'une violence sourde qui faisait mal à voir, mais je n'en fus pas longtemps le témoin, car dix jour après le départ de Grégorio, la Gina disparut à la façon des anges, sans laisser la moindre trace de sa fuite, ni de son passage.
Les sphinx ont toujours des ailes. J'avoue que je fus aussi mortifié que peut l'être un homme qui aurait réussi à faire chanter un cygne et qui le verrait s'envoler. Que pouvais-je répondre à mon ami, lui qui m'avait recommandé de veiller sur Gina.
J'étais hébété de ma sottise, et j'allais sous les arcades du palais de Gina, m'y promenant comme si les grandes dalles de granit pouvaient me dire quelque chose, lorsque je me souvins d'un des axiomes auxquels je dois de passer pour un esprit méchant et redoutable, à savoir qu'il n'y a pas de jupe plus lourde que celle d'une femme qui a la jambe mal faite !
Après bien des recherches, je finis par découvrir que la Gina devait être allée à Turin, je courus à Turin. A Turin, point de Gina. Comme elle y était passée, elle et sa femme de chambre, sous la protection d'une famille anglaise qu'elle avait rejointe sur la route de Milan à Novarre, je résolus d'y retrouver sa trace. Le troisième jour de mon arrivée, j'allai chez une dame de Turin dont j'avais entendu parler par Gina et que je connaissais. La marquise de Bora fut un peu surprise à mon aspect, je n'eus pas l'air de m'en apercevoir, mais il me vint aussitôt dans l'idée que Gina était là. Je crus voir à certains signes connus dans les hautes régions sociales et respectés par les gens bien élevés, que ma visite était hors de saison, et que je devais laisser la marquise seule, mais je restai sans tenir compte ni de ses inattentions ni de son silence. Au moment où la marquise en venait aux dernières extrémités en me disant : - Je vous fais mille excuses, mais je...» un très-illustre, et très-habile chirurgien qui est à Turin entra sans être annoncé. Je me levai, je dis à l'oreille de la marquise : - Gina sera-t-elle en danger de mort ? Elle inclina la tête d'un air grave. Je sortis.
Quel était ce secret gardé dans les plus horribles tortures ? Loin d'être satisfait d'avoir découvert la raison de la vertu de Gina, j'allai sous les arcades de Turin. En frissonnant de terreur, j'y fus rencontré par le chirurgien qui me dit :
- Je suis chargé, Monsieur, par une femme angélique de vous demander si vous croyez qu'on puisse aimer une borgne ?
- Cela dépend de la beauté de l'oeil qui reste.
- Bien entendu, dit-il en riant, car ces hommes qui vivent au milieu des douleurs peuvent rire.
- La Gina sera-t-elle en danger de mourir... lui demandai-je en tremblant.
- Je ne garantirais pas la vie de toute autre femme, mais elle est soutenue par un courage héroïque, et je n'ai jamais rencontré de fermeté pareille. Son amant ne saura jamais, me dit le chirurgien, à quel point il est aimé, car s'il n'avait pas si souvent pressé cette femme sur son coeur, le mal n'aurait pas fait autant de progrès et je suis sûr qu'elle n'a jamais poussé un cri...
Je vous jure qu'il me tomba des pieds à la tête comme un réseau de glace en entendant ces terribles paroles, et que je reconnus en Gina cette grandeur romaine qui brille dans toute sa splendeur par moments au front de la vieille reine du monde. Je me souvins avec terreur des plaintes que me faisait Grégorio de la froideur de Gina à laquelle il échappait toujours une contraction nerveuse quand il la prenait dans ses bras, et les paroles orgueilleuses du mari me furent expliquées.
La marquise apprit bientôt à Gina que je savais tout et je fus introduit près d'elle.
- Il était écrit, [me dit-elle], que vous seriez dans mes secrets, et je n'ai pas besoin de vous prier de les ensevelir dans le plus profond silence.
J'assistai à la terrible opération par laquelle le plus beau sein du monde tomba sous le fer du savant et habile docteur, et deux mois après je ramenai Gina chez elle. Personne ne sut à Milan qu'il y existait une aussi courageuse amazone, car elle sut voiler cette sublime imperfection. Grégorio revint quelques jours après, apportant à la Gina le plus joli chien anglais, et quand il apprit, car il dut l'apprendre, la raison des caprices de Gina, son amour devint quelque chose de si profond et de si exalté que je suis sûr qu'elle sera aimée jusqu'à son dernier soupir.
Le mari de Gina revint aussi, sans chien anglais, et trouva sa femme avec quelque chose de moins, mais il avait, lui, quelque chose de plus.
UN ADOLESCENT À PARIS
HONORÉ DE BALZAC
En octobre 1815, il réintégra donc la pension Ganser, et continua de suivre les cours au lycée Charlemagne, où enseignait notamment le jeune et brillant Abel François Villemain, futur ministre de l’Instruction publique. C’est «en faisant ses discours de rhétorique», écrira sa sœur, qu’il «commença à s’éprendre des beautés de la langue française». Mais il ne se distingua cette année-là en aucune matière - c’est un certain Jules Michelet qui remporta le premier prix de discours français. Et à l’heure où les lycéens rêvaient des plaisirs interdits du Palais-Royal, haut lieu du jeu et des amours vénales, le jeune homme ne sortait encore que sous bonne garde de sa pension.
À la fin de l’été 1816, Bernard-François décida que le temps était venu pour son fils de faire son droit - comme la plupart des fils de bourgeois de l’époque. Honoré fut donc placé sans tarder comme petit clerc chez l’avoué Guillonnet de Merville et s’inscrivit à la faculté, où il suivit pendant trois ans des cours de droit civil, de droit romain et de procédure civileet criminelle. Au printemps 1818, il compléta son apprentissage chez Maître Passez, notaire, qui habitait dans le même immeuble que ses parents.
Ces années de basoche, rapportera Théophile Gautier, lui firent découvrir «des poèmeset des drames dans le Code» et le mirent à même d’écrire, plus tard, «de façon à émerveillerles hommes de métier», ce qu’on pourrait appeler le contentieux de La Comédie humaine. Elles ébranlèrent sans doute aussi prématurément en lui quelques illusions sur la nature humaine. «Nous autres avoués, nous voyons se répéter les mêmes sentiments mauvais, rien ne les corrige, nos études sont des égouts qu’on ne peut pas curer», dira l’avoué Dervilleà la fin du Colonel Chabert. «Je ne puis vous dire tout ce que j’ai vu, car j’ai vu des crimes contre lesquels la justice est impuissante. Enfin toutes les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous de la réalité.»
Durant ces années-là, Balzac alla aussi entendre les cours d’histoire et de littératuredes grands professeurs de la Sorbonne, Abel François Villemain, François Guizot, Victor Cousin, et fréquenta assidûment les bibliothèques. Fidèle à ses ambitions philosophiques vendômoises, il commença à écrire un Discours sur l’immortalité et un Essai sur le génie poétique.
Admirateur de Beaumarchais, il se passionnait de surcroît pour le théâtre. Et lorsque son père, mis à la retraite, l’informa des projets qu’il avait conçus pour son avenir avec maître Passez (qui se proposait de lui laisser son étude), Balzac n’eut qu’une réponse: il ne voulait pas être notaire, il voulait être homme de lettres.
HONORÉ DE BALZAC |
|
Et c’est d’ailleurs avec des exigences inaccoutumées qu’il s’attela, seul cette fois, à un nouveau roman alimentaire, Clotilde de Lusignan ou le Beau Juif - des exigences attisées par le désir de se montrer digne de Mme de Berny, une aimable voisine de Villeparisis dont il était tombé follement amoureux.
Balzac avait alors presque vingt-trois ans, Mme de Berny en avait presque quarante-cinq, elle était mariée (mal) et mère de neuf enfants. Il ne vainquit que de haute lutte sa craintedu discrédit social. Et à peine eut-il obtenu un premier baiser que sa mère s’interposa fermement, expédiant son fils en Normandie chez sa sœur Laure.
Fort malheureux, Balzac y écrivit le début du Centenaire, histoire fantastique d’un vieillard vampirique qui défie le temps en volant leur fluide vital à ses victimes. Il y commença aussiLe Vicaire des Ardennes, où il peignait, dans un cadre à la Bernardin de Saint-Pierre, les amours d’un jeune homme pour sa sœur de lait; celui-ci prenait la soutane pour fuir ce qu’il croyait être un inceste, et tombait amoureux alors d’une femme de trente-huit ans - qui se révélera être sa mère au terme d’une intrigue fort touffue, avec enlèvement, pirates, etc. Il transposa aussi les relations très dures de Mme Balzac avec sa fille cadette, Laurence, dans les premiers chapitres de Wann-Chlore, sorte d’«esquisse de la vie privée» - un genre appelé à un grand avenir dans son œuvre.
Clotilde de Lusignan ou le Beau Juif, publiée en juillet 1822, toujours sous le pseudonymede lord R’hoone, déplut souverainement à Mme Balzac. Mais, de retour de Bayeux, Honoré persista dans ses efforts, et dans ses amours.
Début novembre 1822, la famille Balzac regagnait le Marais, tandis que sortaienten librairie Le Vicaire des Ardennes et Le Centenaire ou les Deux Beringheld, sous le nouveau pseudonyme du «bachelier Horace de Saint-Aubin». Balzac en attendait beaucoup, et surtout les moyens de voler de ses propres ailes. Ses attentes furent déçues. Le Centenaire ne rencontra qu’indifférence, quoiqu’on eût remarqué de-ci de-là la qualité de ses pages de peinture de mœurs. Et Le Vicaire fut interdit et saisi pour outrage aux mœurs, à la religion et à ses ministres, délit passible alors du tribunal correctionnel.
La première tentative de Balzac au théâtre fut aussi un échec. Tout en reconnaissantà l’œuvre «un caractère bizarre, tracé avec vigueur, des mots de scène fort heureux, et souvent beaucoup de chaleur et de verve», le comité de lecture du Théâtre de la Gaîté refusa Le Nègre, transposition audacieuse de l’Othello de Shakespeare, qui scandalisait alors le public parisien.
Restait Wann-Chlore, que Balzac acheva dans une veine mélodramatique et laborieuse, sous le coup des malheurs qui accablaient sa jeune sœur Laurence, mariée en septembre 1821 avec un débauché au nom ronflant, qui passait son temps à chasser et à jouer, la laissait seulela plupart du temps et accumulait les dettes. Un éditeur offrit à Balzac six cents francs (à peu près treize mille de nos francs) pour ce manuscrit d’un romantisme paroxystique, cri de révolteet appel à la subversion des conventions sociales. «J’aimerais mieux aller labourer la terre avec mes ongles que de consentir à une pareille infamie», commenta Balzac, outré, à un ami. Et il garda l’œuvre dans un tiroir.
Il écrivait alors un roman d’un tout autre genre, La Dernière Fée ou la Nouvelle Lampe merveilleuse. C’était encore, comme Le Vicaire, une apologie de l’amour libre adressée à Mme de Berny. Et Balzac y transposait cette fois, dans les amours idéales d’Abel, jeune homme innocent élevé loin de toute civilisation, et de sa fée initiatrice, la duchesse de Somerset, les tendresses et les révélations sur le monde, la société, la politique, le mariage, que lui prodiguait Mme de Berny dans la pénombre de son jardin de Villeparisis. Pressé par l’imprimeur, il fut contraint d’en rendre une version écourtée en deux volumes. Mais Mme de Berny, qui croyait au talent de son jeune amant, finança quelques semaines plus tard un tirage à compte d’auteur de l’ouvrage achevé selon ses vœux. Malgré les efforts de ses camarades journalistes, La Dernière Fée n’attira, hélas, pas la moindre attention.
Balzac passa l’été de 1823 à Vouvray, chez un ami de la famille. Sans se décourager,il commença à y écrire la suite du Vicaire des Ardennes sous le titre d’Annette et le Criminel. Comme dans Melmoth, de Maturin, une jeune fille pâle et pieuse (telle Wann-Chlore) y tombe amoureuse d’un inconnu qui n’est autre que le sanguinaire pirate Argow du Vicaire, personnage mâtiné du Jean Sbogar de Charles Nodier, du Cleveland de Scott (Le Pirate) et du corsaire de Byron. Par amour pour la jeune fille, ce personnage charismatique (qui ressemble étonnamment à son auteur) se repent et se convertit, mais finit malgré tout sur l’échafaud après force péripéties ultraromantiques, machination, cadavre déterré, procès, évasion, courses effrénées.
L’on s’étonna des pages mystiques du roman, sur l’extase et les séductions de la vie contemplative; et les petits journaux libéraux ne manquèrent pas de railler la soumissionde l’auteur du Vicaire, saisi pour irréligion, aux arrêts de la justice... Mais ces pages révélaient surtout une délicieuse confusion entre la mystique et l’exaltation amoureuse. Et Thomassy, un ami de Balzac, très catholique, ne s’y trompa pas; il découragera Balzac d’écrire «sous le joug des sens» le Traité de la prière qu’il ébauchait à la même époque.
Toujours est-il qu’au détour d’une page du roman, le directeur de conscience d’Annette, l’abbé de Montivers, énumérait les «atrocités sociales» commises dans le secret des familles et à jamais impunies, épouses délaissées, testaments brûlés, vieillards manipulés, parents pauvres repoussés, en une liste qui préfigurait tout un pan à venir de l’œuvre de Balzac.
Sito web gratis da BeepworldL´autore di questa pagina è responsabile per il contenuto in modo esclusivo!
Per contattarlo utilizza questo form!

